Atelier d’Écriture 2023-2024

Un mot m’a raconté.

& L’Esperluette &

Née d ‘une ligature, mon signe est pourtant connu depuis l’Antiquité puisque mon inventeur côtoyait Ciceron et jusqu’au 19è siècle, j’étais la 27è lettre de l’alphabet. Peu me connaissent, ou tout au moins peu connaissent mon véritable nom.

De consonance plutôt joyeuse….esperluette, étamine, mine de crayon, crayon de bois, bois de santal, talon, on y va, va nu pied, pied d’cochon….. Facile à rimer, je pourrais me trouver au bout d’alexandrins poétiques, écrits par les plus grands romantiques de tous les temps, à rimer aux côtés des pâquerettes, des compter fleurette ou autres amourettes. Je suis un mot de lien, de liaison, de couples de noms et de lettres tendrement enlacés.
Depuis l’invasion des claviers informatiques, je me banalise puisque me voilà, certes en 1ère ligne après les insignifiants et inconnus ou méconnus F1, F2…, sur la ligne des chiffres. Les doigts m’effleurent lorsque la touche du « 1 » s’enfonce qui lui cependant, ne peut exister que grâce à la majuscule.

Toutefois, je ne suis qu’un logogramme, à mon grand désespoir. Toute en rondeurs, ma forme élégante se trace d’un trait et forme des courbes douces.
Si l’on me connaissait mieux, je serais plus qu’un simple « et » !!

Suis-je la seule dans ce cas ?
Ce matin, ce cher « arobas » est venu me parler
– « Alors….ET… toujours en questionnement?? »
– « Tout comme toi je me nomme !! Et cesse donc de m’importuner ! »
Même pas peur ! Toujours aussi fier et arrogant cet arobas ! Il n’y a pas de quoi pourtant, ils se partagent la touche à 3 et a besoin de « alt-gr » pour être propulsé, vraiment pas de quoi se gausser. Mais bien sûr, lui est internationalement connu !

Ras-le-bol ! Je décide alors de disparaître et, discrètement, m’évade de tous les claviers. Je m’en retourne dans mes livres, parmi mes volumes anciens de littérature, de philosophie, d’essais, dans les plus prestigieuses bibliothèques en compagnie des plus grands érudits. Dans ces pièces où ça fleure bon l’encaustique, le cuir, le papier, je me régale et me sens enfin chez moi, à ma place. Toutefois je suis bien obligée de réfléchir à mon avenir. M’installant confortablement sur un de ces fauteuils magnifiquement drapé de velours de la Bibliothèque Richelieu du cossu 9è arrondissement de la Ville Lumière, je commence une longue et puissante méditation ?

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– « Psst, psst, esperluette, psst esperluette, tu rêves ? »
– « Qui m’appèle ? » Je n’en crois pas mes oreilles, QUELQU’UN m’a appelée par mon nom !

Les effluves de bois, des anciens rayonnages, me chatouillent agréablement les narines, la voix douce prononçant mon nom câline mon ouïe, ma jambe en biais caresse le cuir ciré de mon assise et mon œil rond scrute les alentours à la recherche de ma nouvelle amie. Je savoure comme un goût de plaisir, de joie intense, presque de bonheur à l’idée de partager mes turpitudes.

Eglantine est assise à son bureau, face à son ordinateur. Elle n’en croit pas ses yeux, elle cherche sur son clavier l’esperluette, elle en a absolument besoin pour finir sa thèse qu’elle doit rendre dans une semaine.

– Où es-tu passée esperluette ? Psst…
• Qui m’appelle ?
• C’est moi, Eglantine. Je dois absolument terminer ma thèse sur l’utilisation de l’esperluette au fil du temps. Et qu’est-ce que je vois ? Tu as disparu de mon clavier !! Au départ, j’ai cru que je t’avais trop utilisée et que l’usure t’avais effacée, mais non, tu n’es carrément plus là !

 • Ah bon ? Quelqu’un s’intéresse encore à moi en 2024 ?
• Mais oui, plus que jamais ! C’est trop facile de retourner te cacher dans l’ancien temps, tu as perdu la tête, ou quoi ?
L’Esperluette s’entortille sur elle-même, croise et ré-croise ses pieds. Elle aimerait devenir invisible, ne plus exister.
• Hé ! Pas la peine de te renfrogner, de t’emmêler les crayons !
• Eh bien, je pensais que je n’avais plus aucune utilité, que plus personne ne posait le doigt sur ma touche, alors j’ai pris la poudre d’escampette…
• Escampette, escampette, oh voilà un autre mot pour mon atelier d’écriture prévu samedi dont le thème est : Un mot m’a raconté !
C’est ainsi qu’après avoir écrit l’histoire de l’esperluette, Eglantine raconta l’histoire de l’escampette !