Atelier d’Écriture 2023-2024
Un mot m’a raconté.
L’horloge

L’horloge m’a raconté.
Ce qu’elle a vu, ce dont elle a été témoin,
Ce qu’elle n’aurait pas voulu voir,
Ce qu’elle n’aurait pas voulu entendre.
L’horloge m’a dit quand elle a dû s’arrêter et quand elle a pu repartir.
L’horloge m’a raconté le tic-tac du temps. Le tac ou le tic des joies et des peines.
L’horloge a pris le temps de me raconter quand elle est arrivée dans la grande maison.
Elle ne tintait pas. Elle était silencieuse.
C’était une grande maison avec un grand escalier.
Celui qui avait acheté la maison avait été séduit par cet escalier majestueux mais aussi par l’horloge couchée et trouvée dans un marché aux puces. Quand il a vu l’horloge, il savait où il la placerait : au sommet du grand escalier. Ainsi, tous ceux qui le monteraient connaîtraient l’heure qu’il était et aussi le temps qu’ils mettraient pour le monter.

Lui, le maître de la maison, le gravissait deux marches à la fois et il arrivait là haut avant que la grande aiguille n’avance d’une minute.
Son fils marchait à quatre pattes et pour arriver là haut, la grande aiguille se déplaçait d’au moins deux chiffres. Il faut dire que l’enfant tenait absolument à gravir cet escalier seul. Sinon c’étaient des hurlements quand sa mère le prenait dans les bras pour aller plus vite.
Quant à la mère du jeune propriétaire, elle montait marche après marche, reprenant son souffle régulièrement. Elle levait les yeux de temps en temps pour constater que le tic tac du temps la faisait vieillir chaque jour un peu plus.
Puis les années ont passé. L’horloge a vu les invités arriver et se diriger vers la chambre d’amis devenue libre suite au décès de la grand-mère. Quelques autres coups d’horloge et le propriétaire a dû vendre la maison. L’horloge a vu tous les meubles emportés par les déménageurs : les grands lits, les grandes armoires, le berceau et le petit lit d’enfant. L’horloge a été décrochée en dernier et posée délicatement sur le siège arrière de la voiture du propriétaire. Le témoin de toute sa vie était là. Comment aurait-il pu s’en séparer ? L’horloge est arrivée dans la grande ville. L’homme ne voyait plus où la fixer dans cet appartement trop petit. Il l’a déposée à la cave. Il reviendrait la chercher quand il aurait déballé ses cartons.
Mais l’horloge n’en pouvait plus de ces déménagements. Maintenant, elle était enfermée cette cave minuscule comme l’avait dit le propriétaire. « En écartant les bras, on touche les murs, en faisant trois pas, on arrive au fond ! » Ce n’est plus les caves ou les greniers d’antan. Ah ces maisons modernes ! Aucune âme.

« Oui, se souvenait-elle, avant les caves avaient une âme. Au moins là, j’étais entourée. » Elle se revoyait dans la cave d’une maison ancienne, un jeune homme l’avait posée au dessus de la grosse armoire entre les poupées en porcelaine, peluches et vieux jouets en bois avec lesquels il avait joué étant enfant. Quel regard triste il avait. Ces objets semblaient être ses seuls amis. Il avait assisté à la lente transformation de leur bois, noircis par la suie, de leurs tissus rongés par les mites jusqu’à les faire s’effacer. Au fil du temps l’horloge a constaté que cet homme, par ses visites sporadiques en venant chercher telle archive ou bibelot, se montrait chaque fois plus âgé par le changement de couleur de ses cheveux, leur raréfaction et le développement de sa barbe grisonnante.
Emue par cette évocation, l’horloge a voulu retrouver d’autres souvenirs, d’autres sensations. Oui ! C’était encore une autre cave. Il y avait cette voix d’enfant, une petite voix fluette qui chantait un air connu, enfoui dans sa mémoire : « Une chanson douce que me chantait ma maman… » Elle revoyait les deux yeux ébahis penchés sur elle avec cette petite main qui venait frotter sa vitre pour y enlever la poussière accumulée depuis si longtemps. Un jour, elle a entendu des pas qui se dirigeaient dans sa direction, ils étaient nombreux, elle a eu peur. Elle s’est vite rassurée quand elle a reconnu la petite voix qui fredonnait avant la chanson. « Prenez-la délicatement, leur a-t-elle dit, elle est encore vivante, c’est incroyable ! » L’horloge a senti alors qu’on la soulevait avec précaution et qu’on la déposait sur un genre de brancard, comme si elle était humaine. Où avait-elle atterri ? Elle entendait des voix autour d’elle. Elle était dehors, éblouie par la lumière extérieure et ce soleil qui devenait brûlant. Mais la petite voix rassurante était toujours là pour la décrire et valoriser ses qualités. L’horloge sentait son cœur se réchauffer. Comme elle était fière. Le brouhaha autour d’elle s’est amplifié, puis elle a distingué une voix plus forte, celle d’un homme. La femme et l’homme se parlaient. Quel étonnement quand elle a compris qu’ils discutaient de sa valeur, de son prix. Ils la marchandaient ! Quelle horreur ! Enfin, l’homme l’a emmenée, tout aussi délicatement que la femme à la voix douce l’avait fait. Il a quitté ce marché aux puces et l’a accrochée dans la belle maison au grand escalier. Elle n’avait pas perdu au change car elle était debout, verticale, comme elle aurait dû toujours être. Elle pouvait enfin carillonner, donner les heures, les quart d’heures, les demi-heures, les trois quart d’heures. Elle redevenait une vraie horloge. Pas allongée et abandonnée dans toutes ces caves successives ! Comme celle d’aujourd’hui froide et humide. L’horloge se sentait encore plus abandonnée, son tic tac arrêté, à jamais silencieuse.

Venant du couloir des voix fortes la tire de sa somnolence. Où est-elle ? Depuis combien de temps dort-elle dans cette minuscule cave ? Elle ne saurait le dire. Derrière le mur, la voix d’une femme sûre d’elle explique que la municipalité a décidé d’édifier un éco-quartier. Cet immeuble va disparaître. Terrorisée, l’horloge voit la porte s’ouvrir violemment et la lumière d’une torche cogner à sa vitre. Un homme l’insulte : « C’est quoi cette vieillerie ? » Il discute avec quelqu’un « T’as déjà vu ce machin là ? » « Mon dieu ! J’en ai vu des comme ça dans les films en noir et blanc. » L’horloge sent que l’un d’eux tente de la soulever mais n’y arrive pas. « Allez, viens m’aider ! » Déséquilibrée et prise de panique, elle bouge son balancier et émet un lugubre tintement. « C’est pas vrai ! Elle cause maintenant ! » « Tu crois qu’elle est hantée ? » Ils la reposent sur le sol sans ménagement. Déséquilibrée, l’horloge se met à hurler de plus belle, ses engrenages se cognent les uns aux autres. Ces hommes l’ont blessée : son bois a éclaté, la porte s’est dégondée. Chacun s’empare d’un morceau d’elle, la porte, le hublot, les parois. Son corps est désossé. L’horloge se meurt. Reste son cœur : le balancier en métal avec le mécanisme aux multiples engrenages : cet engrenage qui marquait les heures, celui qui marquait les minutes, celui qui marquait les secondes. L’horloge ne voit plus rien, elle est en miettes, pourtant autour d’elle des gens s’activent toujours. Tout est flou, elle sombre dans un état second mais entend encore prononcer un prénom : Stéphane. Elle comprend que c’est lui son chirurgien, qu’il va la réparer, lui donner une seconde vie. L’horloge se détend. Entre les mains bienveillantes de Stéphane, elle se laisse faire, confiante. Stéphane, tout à son émotion, emballe délicatement le cœur de l’horloge dans le plaid laissé sur la banquette. Quel bonheur de quitter enfin cette cave moisie et nauséabonde. Une expérience nouvelle commence. « Je vais tout observer» se dit-elle.
Arrivé à la maison, Stéphane étale un fin drap de soie sur la table en merisier et dispose amoureusement tous ses petits organes. Ce soir, il en oubliera même de dîner, car pour lui également, une nouvelle aventure démarre. Il en imagine déjà les chapitres.
D’autres visages se penchent sur elle, elle entend d’autres voix. Il y a le visage et la voix d’une jeune fille, Audrey, puis ceux d’Ollivier. Elle comprend qu’ils sont les enfants de Stéphane. « Quel plaisir d’être manipulée par Audrey, elle caresse les ultimes morceaux de mon corps avec une telle délicatesse ! Elle me parle : « Je ne pouvais pas imaginer tes trésors. Quel secret caches-tu ? Mon père a eu raison de te récupérer. Ça aurait été un crime que tu finisses à la déchetterie. » Mais Stéphane sort Audrey de ses rêveries : « Allez ma fille, maintenant, il faut qu’on assemble les engrenages. Tu sais si ton frère a fini ses schémas ? » L’horloge s’interroge « Que suis-je en train de devenir ? J’ai l’impression que je ne serai plus une pendule comme avant. Ça m’intrigue. En tout cas, ce sera mieux que d’être oubliée dans une cave. » Elle reconnait la voix d’Ollivier : « Regardez, Papa et Audrey, comme elle sera belle à la fin. Mais attention, vous deux, il faut prendre chaque pièce dans le bon ordre. Je les ai toutes numérotées. Regardez j’ai créé ma vidéo. On la voit tourner ! » C’est la joie générale !
Au fil du temps, ils ont rassemblé tous mes éléments, je prends une autre forme. Je suis maintenant sur un socle. Je resterai verticale comme avant. J’en suis soulagée. Tiens voici une autre voix féminine, plus grave, celle de Céline. La mère de famille les informe que l’inauguration de l’éco-quartier est prévue dans quelques semaines car les bâtiments sont terminés et les premiers habitants vont venir s’installer.
Je crois que c’est mon heure. Toute la famille est autour de moi, ils me bichonnent, m’astiquent, vérifient mes rouages. Je sens l’énervement et l’excitation. Pourvu qu’ils y arrivent ! Enfin au jour dit, la famille au grand complet m’accompagne. J’entends Stéphane, mon deuxième père chéri : « C’est bon, on peut y aller. » Je suis posée sur un chariot. Mais pourquoi m’enferment-ils dans ce grand carton. Je distingue la voix étouffée d’Olivier « Ça va être la surprise quand on va retirer le couvercle ! ». Dans le noir, sur le chemin, je ressens les aspérités du sol. Enfin on m’arrête. Placée près de la tribune des officiels, j’entends de nombreux discours. Il y a quelques applaudissements. Tout près de moi, un homme s’adresse à Céline « La rumeur coure, Madame, que vous allez nous dévoiler un objet original et précieux ». « Oui, Monsieur le Maire, encore un peu de patience. »
Un gong retentit : « Mon dieu on dirait le gong de mon balancier ! Quelle émotion ! Je veux voir !». Enfin, la boite qui me cachait se soulève.
« Waouh ! Génial ! Qu’il est beau, tout doré comme ça ! Bravo ! » s’exclame l’assemblée en applaudissant à tout rompre.
Olivier me fait tourner pour que chacun m’observe sous tous les angles. Comme je suis heureuse ! Finies les caves sombres et froides. Enfin, on m’admire !
La voici, elle a quitté sa forme initiale, si elle ne fait plus tic-tac, elle redevient le centre du monde, elle aperçoit des gens qui la regardent les yeux écarquillés. Ce n’est plus une ou deux personnes qui s’intéressent à elle, mais toute une assemblée venue assister à sa nouvelle naissance. Petit à petit, sa vitalité revient, elle retrouve sa force, cette nouvelle énergie qui vient leur apporter de la joie et du bonheur !
C’est le silence. Mon père bien aimé, glisse délicatement dans mes engrenages un ruban cellulosique. Il allume ma lampe. La projection commence. Je découvre sur l’écran blanc en face de moi des silhouettes grises, en mouvement ensuite des engrenages comme moi mais bien plus sombres, des engrenages qui s’accrochent et qui tournent. Oh ! Mais qu’est-ce que je vois ? A l’intérieur d’une énorme machine, un homme y est coincé, happé dans ces engrenages. » La foule crie : « C’est Charlot dans Les Temps Modernes ».
« C’est ça les temps Modernes ? » commente mon bel appareil de projection. Je lui glisse à l’oreille. « Eh, mon cher successeur, il y a un temps pour tout. Il faudra que tu t’actives un peu pour refaire le monde ! Bye, bye. Bonne chance ! »
L’horloge m’a raconté les tic tacs du temps.
Ce temps qui s’écoule, ces temps qui transforment.
Le tic tac de la vie
Tic tac, Tic tac, Tic tac….