Atelier d’Écriture 2023-2024.

Un mot m’a raconté.

Le Silence m’a dit.

Avec tous les mots, je partage l’ambivalence. On prétend que je désigne l’absence de son, mais pour la grande majorité des humains, je représente ces bruissements qui se révèlent lorsque le bourdonnement des activités humaines disparaît. Je suis, aussi, la gêne qui s’installe, lorsque l’on ne veut pas que, « cela », se sache, je suis le refus, conscient ou inconscient, de parler de quelque chose. Je désigne, aussi, un voile tissé par d’innombrables récits. Ces feuilletons qui masquent le vide laissé par des faits ou des événements que l’on ne veut pas ou qu’on ne peut pas évoquer, ces mythes familiaux, ces détours évitant des chemins aujourd’hui impraticables. Je suis le seul langage dont les morts disposent. Il m’arrive souvent de tuer. Je peux aussi me dissoudre, ou disparaître brutalement, en provoquant des nouveaux et douloureux silences. Mais, lorsque je réussi à régner, l’oubli me couronne.

Pour illustrer ceci, je vais te raconter l’histoire de Antulio, un septuagénaire arrivé en France il y a un demi-siècle. De lui, je peux te dire que, lorsque le hasard le fait écouter « The Sound of Silence » de Simon and Garfunkel, il pense à son grand-père paternel Gonzague. Lui, la fredonnait, tout en travaillant, dans son petit atelier, au milieu des années soixante à Mexico. À cette époque, Gonzague avait plus de quatre-vingt-cinq ans et attendait, comme il le disait, cette mort qu’il allait rencontrer, plus vite qu’il ne croyait. Aujourd’hui, Antulio se dit que chanter cette chanson gringa1 était réellement inhabituel. À sa mort, Mayra, sa grand- mère paternelle lui céda le boulier et une règle à calcul de Gonzague. L’étui de cette dernière portait l’inscription « Property of U.S. Government ». Antulio ne le remarqua réellement, que bien des années plus tard, à son grand regret. Il utilisait une règle semblable, mais métallique, des années après, lorsqu’il essayait de faire ses devoirs dans la chambre où il veillait sur Mayra, quelques jours avant sa disparition. Un mois après la mort de celle-ci, des photos oubliées dans les combles avaient refait surface. Elles montraient Gonzague jeune, dans une tenue militaire, mais ni Antulio ni ses frères, ne relevèrent qu’il s’agissait d’un uniforme de l’armée des États Unis d’Amérique.

Il est très fréquent que dans les romans ou les films, les protagonistes, n’aient que les membres de famille strictement nécessaires à l’intrigue, certains personnages apparaissant, même, comme issus de nulle part. Cela permet des crimes parfaits avec des disparitions impeccables. On ne trouve jamais une mère ou une tante ou une lointaine cousine qui se posent des questions gênantes, tels que : « Pourquoi ne le voit-on plus ? Où est-il passé ? ».

Je peux te dire que pour l’enfant Antulio, la famille de son père était semblable à ces familles de fiction. Au-delà des grands parents et des oncles, il n’y avait personne, comme si Gonzague et Mayra avaient été les Adam et Ève de la lignée. Cela contrastait avec la famille de Clementina, la mère de Antulio, dont un réseau dense de parents de premier, second, troisième, quatrième degré, voire plus, s’étendait jusqu’à l’étranger en passant par la capitale. Évoquer quelqu’un de nouveau, pour Clementina, signifiait d’abord, et surtout, le situer, dans un arbre généalogique complexe. Et cela pouvait prendre beaucoup de temps à travers des discussions joyeuses et animées où Clementina échangeait sur les faits, les gestes et la santé de chaque membre du réseau familial qui les liait à celui dont on parlait. Une disparition parfaite n’était pas envisageable dans cette famille tentaculaire, pourtant, des disparitions il y en avait eu, et des crimes, …, presque parfaits, aussi. Que cette complexité avait été éprouvante pour l’enfant Antulio, qui attendait, une éternité, que leur mère et ces familiers souvent inconnus, rencontrés ici ou là, avec qui elle bavardait, finissent par retrouver, dans l’enchevêtrement généalogique, le chemin qui les liait à untel. Il se sentait toujours perdu dans ce labyrinthe de relations de parenté. Chez son père, tout était si simple. Du moins, telle était l’impression donnée par ce père, attentif, aimant et laconique. Ce père, prénommé aussi Antulio. Ce père dont la parole était rare et qui répondait, à ses interrogations avec d’autres questions. Dans leur famille paternelle, croyait Antulio, personne n’avait jamais disparu, car Gonzague et Mayra, étaient le point de départ. Lui et ses frères avaient apprécié cette simplicité.

Je peux te dire que lorsque Antulio était enfant, ses oncles paternels lui avaient parlé de l’obsession de Gonzague pour que ses enfants apprennent à se défendre, de son exigence pour qu’ils aient une bonne condition physique, de sa manie, à la fin des années 1930, de les entraîner pour les faire camper seuls dans la forêt dès l’âge de cinq ou six ans. Lui voyait là un père soucieux de bien préparer ses enfants physiquement et mentalement. Ce n’est pas ce qu’il voit aujourd’hui. Il se souvient d’avoir entendu parler des relations difficiles de Gonzague avec Camilo, son propre père, qui l’avaient poussé à quitter le domicile familial à l’âge de 14 ans. L’adolescent Gonzague, lui avait-on dit, avait réussi à s’installer et à travailler aux États Unis, où il avait fini par faire des études d’ingénieur. Comment avait-t-il pu faire cela ? Gonzague était rentré à Yucatan, l’un des états de la Fédération Mexicaine, au début de la première décennie du XXe siècle. De son séjour il gardait, quelques bons amis, des images d’un beau et vaste pays mais, aussi, le souvenir d’un peuple, affligé d’une culture en « carton-pâte ». C’est peut-être pour cela qu’il s’est toujours senti vexé par cette manie des européens d’appeler « américains » les seuls habitants des USA. Les gens ont oublié la perception qu’on avait des USA au XIXème siècle et ignorent combien elle a changé au cours du XXème siècle.

Antulio, aimait bavarder avec son grand-père et l’écouter discuter avec son père ou ses amis lors de leurs visites durant les week-ends. Il se souvient aussi du rejet viscéral que son grand-père avait pour toute forme de religion et de sa méfiance à l’égard des corporations qui les animent. De la même manière il voyait les systèmes économiques comme des religions modernes, bien plus sanguinaires et sournoises. Gonzague, comme beaucoup de ses contemporains, chercha toujours, une « autre » issue. Cette recherche Gonzague pensait l’avoir fait de manière parfaitement rationnelle. Paradoxalement cela l’avait fait s’intéresser à la littérature ésotérique et mystique, dont il avait rassemblé une belle bibliothèque. Il était, ainsi, devenu spirite. D’ailleurs, Antulio et sa famille partageaient ses croyances. Des amis plus âgés, qui l’avaient connu dans ce cadre, lui avaient parlé du don de Gonzague pour induire l’état de transe chez les gens. Clementina, née dans le catholicisme, était devenue spirite après s’être mariée avec le père d’Antulio. Elle avait assistée à des séances spirites dirigées par Gonzague, tout cela l’impressionna et même l’ effraya un peu. Par la suite, elle s’était tenue à une distance prudente de Gonzague. Antulio pense que sa mère voyait Gonzague comme un de ces sorciers que l’on pouvait trouver dans sa région d’origine. Ometepec ce village perdu où Clementina avait grandi, où sa riche famille avait été ravagée et ruinée pendant la révolution, ce village où plus tard elle avait perdu son père, Pablo, à six ans et sa mère, Amalia, à neuf ans. Village dont elle racontait de nombreuses anecdotes d’une enfance qui semblait, malgré tout, avoir été agréable et joyeuse.

Au début de son adolescence, Antulio a commencé à se demander, si certains mediums l’étaient réellement ou si seulement faisaient-ils semblant, pour avoir le droit spécial à la parole, que ce statut donnait (il y avait, sans doute, des deux !). Il se souvenait, particulièrement, de ce commentaire de Gonzague, écouté une semaine avant l’infarctus qui allait l’emporter :
« La plupart des gens adoptent des croyances simplement parce qu’elles sont celles de leur famille. ».
De la manière dont cela avait été dit, Antulio le prit comme un mandat. Celui de soumettre à la critique les croyances dont on hérite. Pour l’adolescent Antulio, l’accomplir fut douloureux. On ne quitte une croyance sincère sans déchirement. Le spiritisme partage avec les religions anciennes, la croyance en un univers enchanté régi par une sorte de justice idéalisée. Ce fut terrible lorsque cet univers s’effaça, il en porte toujours le deuil.

Après ses études, Antulio avait fait sa vie en France. Ainsi, aux différents silences que sa famille portait en elle, se sont ajoutés ceux que la distance engendre. Dans une vie, des petits événements comme des grands s’accumulent avec le temps au point où il est impossible de tout raconter en détail. Pour celui qui vit expatrié, à chaque retour au pays, il trouve cette multitude de faits résumés sous forme de disputes ou des rapprochements ou distanciations parmi les membres de la galaxie familiale et ses relations. A chaque retour, Antulio essayait de comprendre, à l’aide de discussions intermittentes, des fragments d’histoires qui lui donnaient un aperçu de la situation relationnelle de ses proches. C’est ainsi qu’il voyait ses proches vieillir d’un seul coup, à chaque retour. De la même manière, il a vu la situation de son pays natal se dégrader, la contestation populaire être écrasée, toute cette violence s’accroître et finir par l’emporter. Il a vu des régions entières sombrer dans la violence. Il a vu comment les jeunes d’aujourd’hui pensent qu’il en a toujours été ainsi. Antulio n’a toujours pas compris tout ce que cela a semé dans sa vie.

Comme cela arrive souvent, tant que les parents de Antulio restaient en vie, la chape de silence scellée par Gonzague était restée quasiment intacte. Les quelques informations dont ils disposaient sur lui, n’étaient jamais questionnées. Ce fut la douleur pour la disparition de son père, et plus tard, de sa mère, qui commença à fissurer cette chape. C’est alors que lui et ses frères regardèrent les faits différemment. Ils remarquèrent ces insignes inhabituelles dans l’armée mexicaine et l’inscription sur l’étui de la règle de calcul. Peu de temps après, lui et ses frères, rencontrèrent leurs oncles paternels, dont son père s’était éloigné, après la mort de Mayra. L’un d’eux, Eusebio, leur montra un passeport états-unien au nom de Gonzague :
Antulio : « Mais était-il mexicain ou états-unien ? ».
Eusebio : « Il avait les deux nationalités. »
Antulio : « Pourquoi on nous l’a jamais dit ? ».
Eusebio : « Peu, dans la famille le savaient. Moi-même je l’ignorais.
Antulio : Mais, pourquoi ?.
Eusebio : À l’époque, cela posait problème. »
Ce n’était pas la seule chose qu’ils ignoraient. Lors d’une autre visite il apprit de Gregorio, un cousin installé à Yucatan, que Gonzague avait quitté son foyer, non pas à cause de son père, mais en fuyant après avoir participé (à 14 ans !) à un attentat, dans le cadre d’un mouvement pour l’indépendance du Yucatan. Mouvement dans lequel participait aussi Camilo son père. Antulio découvrit que c’était dans cet épisode que résidait la raison pour laquelle son propre père et lui partageaient le même prénom. Antulio étant le prénom de celui qui s’était sacrifié pour que Gonzague puisse fuir. Il apprit plus tard que ce n’était pas la seule fois que Gonzague avait dû fuir.

Je peux te dire, aussi, que lors d’une autre visite il apprit que le petit ami juif de sa cousine Judith, l’une des filles de Eusebio, avait trouvé le nom de Gonzague dans les registres d’une synagogue de la capitale. Antulio découvrit alors l’histoire de familles arrivées à l’état de Yucatan entre la fin du XVIIe et début du XVIIIe siècle, contraintes de changer de croyances et désireuses d’échapper à la discrimination et à la peur. Familles qui s’étaient mêlées à la population locale. « Ah! Je me doutais bien que c’étaient des Marranos » avait dit presque en riant, Genaro, son ami d’enfance. Antulio ne voyait pas de quoi sourire. « Marranos » pour les hispanophones veut dire aussi, « Porcs ». Puis, d’autres branches familiales émergèrent, formant un réseau généalogique qui lui semble être aussi dense et complexe que celui de sa mère. Un réseau dont Gonzague et Mayra n’avaient pas voulu que leurs enfants héritent. Un réseau qui lui est étranger. Tout un passé se dévoila progressivement. Par fois il se voit dans la même attitude de sa mère, essayant de placer un personnage dans l’enchevêtrement de cet arbre généalogique. Il pense alors « Clementina, tu avais raison ! ». La réponse à une question mène toujours à d’autres questions.

Je peux te dire, enfin, que Antulio n’a jamais pu assister aux derniers jours de ses parents. Il sait qu’avant sa mort, Clementina avoua à ses frères et sœurs sa triste condition d’orpheline. Cela leur a permis de comprendre certains aspects de son caractère. Quelques mois plus tard, en écoutant un reportage, il comprit que le récit, que Clementina faisait de la mort d’Amalia sa mère, était celui d’un avortement qui avait mal tourné. Quelque temps plus tard il a été ému de retrouver et de lire un livre dont son père et son grand-père avaient discuté devant lui pendant un certain temps. Il comprit alors, que son père savait tout de l’histoire de Gonzague. Une histoire dont jamais il ne voulut parler. Tout cela l’a beaucoup perturbé.

Je sais qu’aujourd’hui, que ce passé, en changement constant, émeut profondément Antulio. De nombreuses questions demeurent dans ce qu’il apprend. Il manque de nombreuses pièces, des pièces qu’il ne retrouvera peut-être jamais. Des questions qu’il est, déjà, trop tard pour poser. Des questions, dont il ne peut plus recevoir de réponse.

Voilà, cette histoire met en lumière bien des facettes de ma nature. Je suis le fil invisible qui relie les pièces du puzzle que Antulio a devant ses yeux. Je suis dans les choix de Gonzague, je suis dans les gestes par lesquels il éveillait la transe, je suis dans son refus des religions, je suis enfin dans son rejet de ce filet étouffant, que les humains tissent en continu autour d’eux-mêmes, ce tramail, chaque jour plus serré, ce piège dans lequel l’humanité s’enfonce chaque jour plus, en criant, bêtement, « Liberté ! ». … Je suis dans ces questions que tu évites de te poser, pour avoir la paix, pour te simplifier la vie, pour ne pas déranger, mais surtout, dans celles que tu n’imagines même pas te poser. Je suis partout tout autour car dans cette époque, plus que dans tout autre, la vie quotidienne des humains est fondée sur d’innombrables couches de silence, certaines, même, couronnées par l’oubli.